Bonjour et bienvenue dans Le Dico ! Aujourd’hui, on vous propose un épisode sur l’effet Tiroir !
Il existe de la science cachée, qu’on ne voit jamais et qui pourtant existe bel et bien.
Publier un article scientifique, c’est compliqué. On en avait parlé dans un épisode précédent, ça nécessite d’avoir une idée, de chercher ce que les collègues ont déjà publié sur le sujet, d’en parler avec d’autres experts du domaine, d’établir un protocole, de trouver des financements, d’obtenir toutes les autorisations légales, de mener les expériences, d’analyser les résultats, de rédiger le papier, de l’envoyer à un éditeur, de le corriger, de le renvoyer, de le recorriger de le renvoyer, de le rerecorriger… Bref, c’est long.
Et à chacune de ces étapes, il est très facile de se décourager et d’abandonner. Mais vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il advient de ces expériences scientifiques avortées ? Et bien elles restent dans les tiroirs.
Et ce n’est même pas encore le pire ! Il arrive que des études soient menées jusqu’au bout, que des résultats intéressants en ressortent, et… qu’ils ne soient jamais publiés non plus. Pour diverses raisons : un manque de financement (parce que oui, publier coûte de l’argent), des résultats déjà publiés par d’autres équipes entre temps, ou encore des résultats inattendus… qu’on n’a pas forcément très envie de publier. Et ça, c’est très embêtant, parce que ça entraîne le fameux effet tiroir : les études positives sont plus souvent publiées que les études négatives.
En fait, c’est assez logique quand on y réfléchit. Prenons l’exemple d’un nouveau médicament : un laboratoire pharmaceutique a synthétisé une nouvelle molécule qui semble prometteuse dans le traitement d’une maladie très grave. Ils ont passé les tests sur les animaux, le médicament semble sûr et est testé sur des personnes sans maladie pour vérifier qu’il ne provoque pas trop d’effets secondaires graves. Jusqu’ici, tout va bien : les volontaires sains ne se plaignent pas trop et aucun effet secondaire grave n’est recensé. Les chercheurs publient donc une étude scientifique montrant que la molécule est sûre pour l’humain et pourrait révolutionner le traitement de la maladie en question. Et les essais cliniques sur des personnes malades débutent.
Et là, c’est le drame. Les patients qui prennent le nouveau traitement meurent plus vite et plus souvent que ceux qui sont pris en charge de manière classique. Le laboratoire arrête tout, c’est la débandade, on demande aux chercheurs de tout mettre à la poubelle et on ne parle plus jamais de ce projet avorté. En effet, les promoteurs n’ont aucun intérêt à publier un échec, et ce pour deux raisons. D’abord, cela montrerait qu’ils se sont trompés, et ils n’aiment pas trop ça. Et ensuite, cela donnerait à leurs concurrents l’information que cette molécule est inefficace, et qu’il ne sert à rien d’investir dedans. Or, laisser ses concurrents se planter et perdre du temps, c’est une super occasion.
Et c’est comme ça que tous ces résultats restent planqués dans le fond d’un tiroir. Jamais la communauté scientifique et le grand public ne saura que la molécule a été testée. C’est triste, mais c’est surtout très problématique pour plusieurs raisons :
– déjà, et très pragmatiquement, les fonds de la recherche ne sont pas illimités, et refaire les mêmes expériences juste parce que l’équipe d’à côté n’a pas cru bon de les publier, c’est un gâchis de moyens, financiers et humains.
– ensuite, même les échecs peuvent nourrir une réflexion. La science est un travail collectif, et analyser des résultats négatifs est au moins aussi intéressant que de mettre en évidence un effet d’une molécule : un résultat négatif est quand même un résultat, et cela peut permettre à d’autres chercheurs d’explorer des pistes semblables ou complètement différentes.
– enfin, l’effet tiroir peut carrément être dangereux. Pour reprendre un exemple célèbre, les industriels du tabac savent depuis les années 40 que le tabac est une cause majeure de cancer du poumon. Mais il faudra attendre 1972 pour que le CIRC (le Centre International de Recherche sur le Cancer) le classe comme cancérogène certain pour l’Homme. Plus de 30 ans de retard dans la lutte contre le tabac à cause d’études soigneusement gardées dans un tiroir.
Donc quand vous trouvez une étude scientifique qui dit que X est associé à Y, demandez-vous toujours combien d’autres études ont été menées, n’ont pas trouvé de lien évident, et ont été laissées dans un tiroir, intentionnellement ou non.

