Bonjour et bienvenue dans Le Dico ! Aujourd’hui, on vous propose un épisode sur ce qu’est l’épistémologie.
On sait que la Terre est grosso modo ronde. Mais en fait, comment est-ce qu’on SAIT ça ? Pourquoi est-ce que les différentes expériences sont considérées comme probantes ? Et bien ça, fondamentalement, c’est grâce à l’épistémologie !
L’épistémologie, ça désigne tout simplement la “théorie de la connaissance” dans la philosophie.
Alors, en réalité le mot “épistémologie” est utilisé avec deux sens différents. Dans la culture philosophique française, ça désigne plutôt un mélange de philosophie et d’histoire des sciences. Dans ce sens, il ne s’agit pas tant de réfléchir à ce que constitue la connaissance, mais plutôt à comment on a réfléchi à ce qu’est la connaissance dans l’histoire, mais aussi à comment les disciplines scientifiques se sont constituées. Ces éléments se font sans considération véritable de ce qu’est ou de ce que devrait être la science, ou une connaissance scientifique.
Dans un sens anglo-saxon, mais qui a évidemment été réceptionné en France, l’épistémologie désigne les théories de la connaissance, c’est-à-dire la réflexion sur ce qu’est une connaissance, et ce qui fait qu’une connaissance est valide ou non. Elle va aussi éventuellement s’intéresser à la structuration des disciplines scientifiques.
Les recherches contemporaines en épistémologie s’internationalisent, donc c’est souvent le sens anglo-saxon qui est utilisé, mais il arrive encore que le terme soit utilisé uniquement dans son acception française. Attention aux équivoques !
L’épistémologie est une branche de la philosophie. Ce n’est donc pas une discipline scientifique, et elle résulte de réflexions fondées sur l’histoire des sciences et sur certains concepts, comme celui de réalité ou de connaissance.
Ça veut aussi dire qu’il n’y a pas d’absolu, et qu’on trouve parmi les auteurs des différences plus ou moins importantes dans ce qu’ils considèrent comme relevant de la science. Il s’agit alors plus de réflexions générales que de vérités absolues.
On peut présenter simplement la discipline par les apports de 4 grands noms : Karl Popper, Thomas Kuhn, Imre Lakatos et Paul Feyerabend.
Popper apporte deux éléments fondamentaux. Il va d’abord mettre l’accent sur la reproductibilité des expériences. Une expérience, pour avoir une valeur probante, doit pouvoir être reproduite par d’autres chercheurs et fournir les mêmes résultats. Il est donc essentiel de bien indiquer tous les paramètres. C’est aussi pour cela qu’on a rejeté les expériences sur les rayons N, la mémoire de l’eau ou l’astrologie : leurs résultats n’étaient jamais reproduits lorsqu’on refaisait les expériences.
Le second élément que Popper met en avant est la réfutabilité. Pour être scientifique, une théorie doit être réfutable. Ça veut dire qu’il doit exister des expériences qui pourraient produire des résultats permettant de contredire la théorie. Sinon, il ne s’agit pas de science mais de dogme. C’est d’ailleurs ce qui permet à Popper de classer le marxisme et la psychanalyse au rang des pseudosciences.
L’apport de Thomas Kuhn est différent. Il se concentre principalement sur la manière de structurer la science comme discipline. Dans son ouvrage La structure des révolutions scientifiques, Kuhn développe l’idée de paradigme scientifique, et tente de déterminer les conditions d’un changement de paradigme, ce qui équivaut à une révolution scientifique. Selon Kuhn, les disciplines scientifiques sont constituées autour de paradigmes, c’est-à-dire de visions théoriques qui permettent de faire des découvertes régulières et, surtout, d’expliquer les expériences. Tout ce qui se passe dans le cadre de ce paradigme, c’est ce qu’il appelle la science normale. Mais avec le temps, certaines observations confirmées ne pourront plus être expliquées par le paradigme. Plus ces éléments s’accumulent, moins le paradigme tient, et lorsque le paradigme n’explique plus suffisamment les observations, un nouveau paradigme plus englobant va venir remplacer l’ancien. C’est une révolution scientifique, et le nouveau paradigme lutte pour s’imposer. Une fois ce nouveau paradigme accepté, on retombe dans le cas de la science normale, jusqu’à une nouvelle révolution.
Cette vision n’est pas exempte de critique, et elle est très marquée par les sciences expérimentales et par le tournant des XIX et XX siècles. L’idée demeure tout de même marquante pour l’épistémologie contemporaine.
Imre Lakatos propose une approche plus englobante des sciences sociales notamment, avec l’idée de « programmes de recherches ». Dans chaque discipline scientifique, on trouve des visions différentes et concurrentes qui se structurent en programmes de recherche. Un programme est constitué d’un noyau dur d’hypothèses, qui sont acceptées et considérées comme non réfutables. L’objectif est de partir de ces hypothèses fixes pour formuler de nouvelles théories, réfutables cette fois-ci.
Plusieurs programmes peuvent être concurrents, et les programmes ne sont pas éternels. Lorsque la recherche ne permet plus de proposer de nouveaux éléments d’explication, le programme meurt et disparaît.
La vision de Lakatos permet un pont intéressant entre la vision très stricte de Popper, mais qui ne reflète pas le fonctionnement exact des sciences, et la vision de Kuhn est elle aussi trop absolue. Chez Lakatos, certains éléments sont à l’abri de la réfutation, parce qu’ils ont montré leur potentiel d’explication du monde ou bien parce que les preuves en leur faveur sont extrêmement nombreuses. Il n’y a pas non plus de révolutions scientifiques au sens strict, mais plutôt des tendances générales avec des programmes de recherche qui se montrent plus ou moins intéressants que d’autres.
Paul Feyerabend, enfin, offre une vision bien plus anarchique de la recherche scientifique. Son ouvrage majeur s’appelle Contre la méthode, et il critique le formalisme théorique d’une partie de l’épistémologie. Pour Feyerabend, « tout est bon » pour faire avancer la connaissance (anything goes). Attention, il ne s’agit pas de légitimer tout et n’importe quoi, et la formule est souvent mal comprise, notamment par un certain médecin marseillais qui a cru y voir une justification de son absence de méthode pour des traitements inefficaces contre le covid 19.
Ainsi, pour Feyerabend, la découverte scientifique obéit a bien moins de lois générales que la philosophie des sciences ne le prétend. Il n’y a pas de méthode stricte et éprouvée qui permettrait d’arriver à coup sûr à des résultats. En revanche, lorsqu’il s’agit de démontrer un résultat, il est impossible de se passer d’une certaine rigueur : l’histoire est aussi marquée par des cas où une connaissance s’impose malgré la faiblesse de la démonstration. C’est ce qui justifie et explique la position de Feyerabend.
Que retenir de tout cela ? Que l’épistémologie, ce n’est pas la connaissance. C’est une série de réflexions sur ce qu’est la connaissance, et la recherche scientifique. Elle ne produit pas de vérités, mais des réflexions philosophiques. Elle est utile, inestimable même, mais ne fournit pas de guide clé en main de ce que serait de la bonne science ni la seule vérité de la méthode scientifique.

